lundi 13 octobre 2008

Quart (n.m.)


J'aurais beaucoup aimé être un vieux loup de mer pour parler du quart dans son sens marin : prendre son quart. Braver les tempêtes déchaînées en pleine nuit pour éviter les collisions et assurer la survie des passagers, un parfait concentré de courage et d'héroïsme qui aurait fait vibrer les cœurs au travers d'un article palpitant. L'ennui c'est que je n'ai pas grand-chose du vieux loup de mer.
Tout au plus l'air soucieux lorsque la pluie s'annonce et que je suis en vélo.
Cependant, l'envie de faire un article trépidant s'est installée en moi et j'ai passé quelques soirées à râler pour trouver à "quart" un aspect excitant lié à un vécu.
C'est alors que ma mère m'a ouvert la voie.
Elle a décidément le chic pour me sortir de situations inextricables : cette semaine encore, elle me montrait comment elle avait rangé mon tiroir à chaussettes et caleçons de sorte que tout puisse rentrer sans coincer.
Je ne sais pas ce que je ferais sans elle.
Et donc, ma mère avait préparé avec amour une tarte aux pommes pour le dîner. Et comme par enchantement, je me suis retrouvé au dessert avec exactement un quart de la tarte dans mon assiette.
- Un quart de tarte aux pommes, voilà un sujet qui ne va pas manquer d'être palpitant, me suis-je dit.
Je ne sais pas si vous avez déjà goûté aux tartes aux pommes de ma mère, mais en toute objectivité, ce sont les meilleures du monde. Je ne dis pas ça parce que je suis son fils chéri, je dis ça parce que dans les lignes qui suivent, je vais être un fils ingrat et il faut compenser un peu.
Car malgré tout l'amour que ma mère a pu mettre dans sa tarte aux pommes, mon quart de tarte était infect.
Dès la première bouchée, j'ai eu un doute. Pour le confirmer, j'ai regardé ma mère qui mâchait sa part mais elle ne disait rien de spécial :
- Chomp, chomp.
A la deuxième bouchée, j'ai eu moins de doutes : il y avait bien quelque chose d'étrange. J'ai regardé de nouveau ma mère qui continuait de manger sa part normalement, et comme elle me voyait la regarder elle m'a demandé si ça allait.
- Mniorfh, ai-je dit dans le langage qui me sert à lui répondre.
A la troisième bouchée, je n'ai pu retenir une grimace et j'ai enchaîné :
- Tu ne sens pas du Paic citron dans ta part ?
Ben non, dans son assiette, rien d'autre qu'une part de la meilleure tarte aux pommes du monde. Idem pour mon père. J'étais le seul à avoir une part de tarte au Paic citron. Un récipient mal rincé, une bulle qui retombe sur une des pommes épluchées, difficile de savoir ce qui s'est passé avec mon quart. D'autant que Paic citron est si concentré qu'une seule goutte suffit pour laver toute cette vaisselle sale, alors vous pensez que pour donner un petit goût savonneux à un bout de tarte…

Certains me diront "Et où est le bonheur là-dedans ?". Sans doute auront-il lu cet article d'un œil un peu distrait. Car assurément, tous les autres ont encore leur cœur qui palpite grâce à ce trépidant récit sur mon quart de tarte aux pommes.

Enfin, théoriquement.

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